La canne de Provence : réactivation d'une ressource méditerranéenne pour une architecture et un design écologiques
Arundo donax L., communément appelée canne de Provence, prolifère le long des cours d'eau, des friches et des bordures routières du pourtour méditerranéen. Classée parmi les espèces invasives, elle est aujourd'hui perçue comme une nuisance écologique, menace pour la biodiversité endémique et marqueur d'une gestion territoriale déséquilibrée. Cette perception contemporaine occulte cependant une réalité historique plus nuancée : implantée depuis plusieurs siècles dans le bassin méditerranéen après son introduction depuis l'Asie, cette plante a longtemps constitué une ressource matérielle structurante pour les sociétés locales, exploitée pour la fabrication d'objets domestiques, d'éléments architecturaux — cloisons, faux-plafonds, coffrages de voûtes — et d'outils agricoles. Son déclin, consécutif à l'industrialisation du XXe siècle et à la disparition progressive des circuits artisanaux, a entraîné une double perte : celle des savoir-faire traditionnels associés, et celle d'une régulation anthropique qui maintenait un équilibre dans son développement. La recherche menée par l'Atelier MARE postule que cette plante mal-aimée peut redevenir un levier d'innovation écologique, à condition de réinventer ses usages contemporains et de structurer une filière responsable mobilisant l'ensemble des acteurs du territoire.
Au-delà de sa réputation d'espèce envahissante, la canne présente en effet un ensemble de qualités écologiques et techniques qui justifient une réévaluation de son statut. Ses rhizomes denses contribuent à la stabilisation des sols et à la protection des berges contre l'érosion ; sa capacité d'absorption des métaux lourds en fait un agent de phytoremédiation des sols contaminés ; ses canniers offrent un habitat à une faune locale diversifiée ; sa croissance rapide en fait enfin une ressource renouvelable bas carbone, alternative crédible aux fibres synthétiques et à certains plastiques. Ce sont ces propriétés conjuguées qui ont motivé l'engagement d'une recherche appliquée articulant exploration historique, expérimentation matérielle et structuration de filière.
Cette recherche a débuté en 2023 dans le cadre de la résidence d'architecture Acclimatation(s) à Arles, consacrée à la question du rafraîchissement urbain en secteur patrimonial. Elle a permis de redécouvrir le lien historique entre les roseaux locaux et la fabrication d'éléments d'ombrage urbains, savoir-faire artisanal aujourd'hui presque éteint. Cette première immersion a révélé le potentiel de la canne comme matériau léger, résistant et adaptable pour la création d'espaces de fraîcheur en milieu urbain. L'arrivée en 2024 de l'architecte catalan Martí Barau, qui menait des travaux similaires dans les environs de Barcelone, a permis d'élargir le corpus documentaire et d'expérimenter de nouvelles applications — prototypes d'ombrages, production de papier à partir des chutes de découpe — révélant des possibilités insoupçonnées tout en confirmant la nécessité de réactiver les savoir-faire traditionnels pour les adapter aux enjeux contemporains.
Cette dynamique de recherche s'est prolongée par une rencontre professionnelle organisée à Marseille en juillet 2024, en partenariat avec Envirobat BDM, réunissant producteurs, artisans, designers et chercheurs autour d'un état des lieux de la filière. Le projet ARUNDO, lauréat du Festival des Cabanes de la Villa Médicis en 2025, a constitué un terrain d'expérimentation à l'échelle d'un pavillon architectural, espace simultané de démonstration technique et de sensibilisation publique. Les collaborations engagées — avec STEUER Reeds pour la récolte et la transformation, Boské Bois pour le dimensionnement structurel, le laboratoire GSA de l'ENSA Paris-Malaquais pour les tests de résistance à la compression, et le Collectif SAFI pour la transmission des savoir-faire artisanaux — ont permis de constituer un écosystème de recherche transdisciplinaire.
Plusieurs prototypes ont jalonné cette exploration. Le volet en canne propose une réinterprétation contemporaine des stores traditionnels par l'expérimentation de techniques de couture et d'assemblage. La pergola du Jardin des Graines d'Or à Toulon, ombrière en canne tressée co-conçue avec les habitants, ombrage un potager urbain. Le pavillon ARUNDO à Rome, structure hybride associant canne et bois, démontre la capacité du matériau à supporter des charges et à créer des espaces habitables. Le papier de canne, enfin, valorise les chutes de découpe en un matériau recyclé aux textures singulières. Ces expérimentations ont permis le développement de techniques de tressage et d'assemblage novatrices, tout en mettant en évidence les limites du matériau, sa sensibilité à l'humidité, sa durabilité réduite en exposition extérieure prolongée, qui orientent les recherches en cours.
L'ambition de cette démarche dépasse la réhabilitation d'un matériau pour viser la construction d'une filière locale complète, depuis la gestion des canniers jusqu'à la transformation et la valorisation des coproduits. Cette structuration suppose la mobilisation conjointe des acteurs publics — syndicats de rivières, parcs naturels, collectivités — pour l'encadrement d'une exploitation respectueuse des écosystèmes ; des artisans et designers à travers des formations et l'élaboration de guides de bonnes pratiques ; des citoyens via des ateliers participatifs réintroduisant la canne dans l'espace public ; et des industries — papeteries, chaudières à biomasse, fabricants de matériaux — permettant l'inscription de la ressource dans une économie locale.